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La liberté d'entreprendre ou la machine à fantasmes

Dans son troisième billet, la philosophe Peggy Avez explore le mythe de la « liberté d'entreprendre » au prisme de la nécessité. Elle articule cette fois le grand écart qu'il y a entre nos aspirations et nos choix... A compléter, si ce n'est pas déjà fait par le premier article de la série : La liberté d'entreprendre, sens et non-sens d'un slogan et le deuxième : Prendre du recul. La liberté d'entreprendre, en écho au besoin vital d'être à l'initiative.


Savoir avec précision ce que l'on veut devenir, se fixer des objectifs appropriés, changer ses habitudes, visualiser ses réussites, surmonter ses peurs, développer sa proactivité, s'entourer des bonnes personnes : c'est toute notre culture qui enjoint l'individu à devenir l'entrepreneur de lui-même dans tous les aspects de sa vie. Loin de ne s'adresser qu'à la corporation des chef·fe·s d'entreprise, la culture néo-managériale structure les idées du « développement personnel » et notre vision de l'émancipation. Toute liberté est devenue liberté d'entreprendre sa vie.

Par un retournement qui pourrait paraître cocasse, les modalités de l'entreprise capitaliste ne sont plus présentées comme des contraintes nécessaires en vue de la satisfaction de nos besoins socio-économiques, mais comme autant d'idées inspirantes pour s'émanciper et donner du sens à sa vie, c'est-à-dire la réussir. Dans Le nouvel esprit du capitalisme, Luc Boltanski et Eve Chiapello ont montré la façon dont la littérature néo-managériale avait repris à son compte les perspectives critiques de mai 68 (la « critique sociale » et la « critique artiste ») pour remodeler le fonctionnement et l'esprit de l'entreprise. L'épanouissement personnel est devenu une promesse - et surtout une injonction – de l'entreprise.

Mais il est aisé de constater à quel point les idées régulatrices du management coïncident avec les formules récurrentes du développement personnel. Le capitalisme comme happycratie – pour reprendre le concept des sociologues Edgar Cabanas et Eva Illouz – présente le bonheur et la liberté comme les résultats d'une bonne gestion de soi-même, de ses affects, de ses pensées, dont chacun·e a la responsabilité. Tout obstacle étant interprété comme une difficulté à gérer ses ressources psychiques, en particulier ses « croyances limitantes », l'existence libre et heureuse est une autoentreprise réussie, à la portée de quiconque ayant su intégrer les convictions de nos héros contemporains : les leaders.

Cette rhétorique produit des effets apaisants : il est agréable de penser que telle ou telle technique, tel ou tel modèle, telle ou telle approche nous libéreront. Et l'on passe frénétiquement d'un livre à l'autre non seulement pour découvrir une recette mais surtout – et sans nécessairement le savoir – pour consommer le plaisir de nous sentir libéré de nos problèmes par projection. La foi en la liberté d'entreprendre ainsi étendue à tou·te·s procure à tout le moins le sentiment que quelque chose en nous a changé, puisque nous savons désormais ce qu'il faut faire si nous décidions d'appliquer ce qu'on nous dit.

Mais aussi stimulante soit-elle, cette rhétorique de notre imaginaire contemporain est anxiogène. Comme le diagnostique Renata Salecl dans La Tyrannie du choix : « l'idéologie du monde développé » véhicule l'idée angoissante et aliénante que « l'individu est le maître ultime de sa vie, dont il est libre de déterminer chaque détail ». Paradoxalement, la croyance que l'on peut tout désirer et accomplir nous dépossède des repères qui nous sont nécessaires pour qu'un quelconque projet fasse sens pour nous. On le comprendra davantage si on regarde de plus près la façon dont nous nous rapportons aux projets auxquels nous tenons. Plus nous y tenons, moins nous les choisissons, au sens où nous n'avons pas eu à délibérer, hésiter, raisonner pour leur donner notre préférence. C'est en ce sens que le philosophe anglais du XVIIIème siècle David Hume écrivait dans son Traité de la nature humaine : « La raison ne peut jamais à elle seule ni produire une action, ni susciter une volition » et qu'elle « est et ne doit qu'être l'esclave des passions ». Autrement dit, pour faire ce qu'on aime, nous n'avons pas à choisir mais seulement à disposer des connaissances requises pour satisfaire les aspirations qui nous sont les plus chères, les plus nécessaires. Nous ne décidons pas de ce qui nous passionne.

Alors, s'il y a une liberté d'entreprendre au sens propre, elle consisterait à pouvoir faire ce qui nous est le plus intimement nécessaire et non pas à pouvoir indifféremment tout choisir. Que notre liberté la plus haute coïncide avec l'absence d'hésitation donc de choix n'est pas si paradoxal. Descartes faisait de la liberté d'indifférence, le fameux « libre-arbitre » le plus bas degré de la liberté, par opposition à la liberté éclairée qui consiste à penser et agir de toute nécessité, selon ce que notre entendement nous indique le plus clairement et distinctement. Pouvoir choisir ex nihilo n'a pas à voir avec un idéal de liberté, mais nous renvoie plutôt à son stade le plus réducteur, celui auquel nous sommes contraints lorsque, sans repères, nous nous sentons perdus. S'imprégner de l'idée en vogue que nous créons nos vies comme quelques un·e·s créent leur entreprise, accroît in fine notre sentiment d'impuissance. Car pour être libre d'entreprendre au sens propre, nous n'avons pas tant besoin de gérer nos émotions ou nos pensées, que de vivre dans une société non-violente où, quels que soient notre âge, notre genre, notre pays et notre milieu social d'origine, nous pouvons faire ce qui nous passionne au lieu d'avoir à nous inventer.

Publication initiale le 16/10/2019