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Avec le mot-clé 'liberté' nous avons trouvé...

  1. Dans son second billet, la philosophe Peggy Avez revient sur le slogan mythique « liberté d'entreprendre » et analyse notre perception liée à cette notion. Elle aborde ainsi l'obéissance, le besoin d’émancipation et l’importance de s’affranchir des conventions dans ce paradigme... A compléter, si ce n'est pas déjà fait par le premier article de la série : La liberté d'entreprendre, sens et non-sens d'un slogan.


    La « liberté d'entreprendre » a acquis la force d'un slogan voire même d'un mythe. Sa rhétorique forme une nébuleuse de contradictions masquées et de fantasmes à décortiquer. Mais une rhétorique ne tire sa puissance de séduction qu'en s'appuyant sur un champ d'expérience commun, qui fait sens pour chacun·e. Pour comprendre ce qui donne à ce slogan l'allure d'une vision du monde ou d'un projet de société, il ne suffit pas de déconstruire sa grammaire et son lexique. Il faut retrouver le foyer de sens originaire qu'il éveille en nous. C'est en convoquant d'abord une forme d'évidence fondatrice et partagée qu'il peut ensuite enchaîner les propos les plus contradictoires.

    Quelle expérience résonne donc en nous lorsque nous entendons parler de la liberté d'entreprendre ? L'expérience de la satisfaction que nous ressentons lorsque nous accomplissons des actions dont nous portons l'initiative. La liberté d'entreprendre fait avant tout écho à la possibilité – joyeuse – de concrétiser une idée.

    Le plaisir de concrétiser ses propres initiatives

    Avec plus de précision, cette satisfaction à laquelle la formule « liberté d'entreprendre » nous rappelle est double.

    D'abord, nous éprouvons du plaisir à initier, c'est-à-dire à accomplir une action qui n'est pas l'exécution d'un ordre extérieur, mais la libre réalisation d'une option désirée. L'initiative fait naître quelque chose qui n'est pas la conséquence nécessaire du passé. En un sens fort, Hannah Arendt voit dans l'initiative un miracle, c'est-à-dire l'accomplissement de quelque chose qui n'était pas prévisible. Être libre, c'est initier, commencer, créer de la nouveauté, et cette action nous procure une satisfaction essentielle.

    Puis, à un second niveau, en jetant un regard sur l'action initiée, l'agent éprouve du plaisir à se reconnaître dans ce qu'il a accompli. Pour ainsi dire, il découvre ce qu'il a accompli et peut y lire quelque chose de sa propre identité : ses valeurs, ses désirs, ses idées. Ce n'est qu'en agissant qu'on peut devenir soi. L'identité ne précède pas l'action : elle advient au contraire dans la relecture qu'on peut faire de ses propres actions.

    Alors entreprendre, au sens d'initier la concrétisation d'un projet, procède bien d'une expérience primordiale que nous associons à la liberté. Nous nous sentons libres lorsque nous pouvons créer une série d'actions conforme à notre désir, et nous nous sentons contraints et aliénés lorsque nous ne pouvons pas le faire.

    Entreprendre vs obéir

    Plutôt logique donc que le motif premier des entrepreneur·e·s soit le désir de ne pas être soumis·e à un chef et, corrélativement, de pouvoir être à l'initiative de son propre travail. Et ce motif en lui- même n'est pas un leurre ! Si la réalité du système peut exploiter et malmener le désir d'entreprendre sous une multitude d'aspects, il n'en demeure pas moins que ce désir touche à quelque chose de vital : notre désir d'émancipation et d'action.

    Dans la « liberté d'entreprendre » se joue négativement le refus d'obéir. Bien des entrepreneurs mettent en avant les chances qu'ils offrent à leurs équipes, mais n'envisagent pas de contester la docilité qu'ils exigent et qu'ils ne supportaient pourtant pas pour eux-mêmes. C'est pourtant là aussi la société idéalement libre, promise par le « tous entrepreneurs ! » : personne n'aurait à obéir à quelqu'un d'autre que lui-même... pour peu qu'on réussisse bien sûr.

    Au lieu d'obéir, l'entrepreneur « à la différence de l'investisseur » fait de son propre travail une réalisation personnelle, à la manière d'un artisan. Il y a bien des différences entre artisanat et entrepreneuriat ‐ bien que l'artisan soit aujourd'hui très souvent micro-entrepreneur. Mais le désir de transformer la nécessité de travailler en une liberté de créer quelque chose dans la durée constitue le puissant moteur qui leur est commun.

    Les recettes pour une liberté d'entreprendre... ou le retour de la docilité

    C'est donc pour gagner en liberté que, massivement, les individus s'épuisent à chercher des recettes auxquelles il n'auront plus qu'à obéir. La promotion de l'indépendance a permis de produire une culture de la docilité d'un nouveau genre. Livres, vidéos, conférences, formations offrent une profusion de contenus mêlant psychologie et management pour vous transmettre les impératifs auxquels se soumettre pour réussir ce que vous entreprenez. Toutes les questions que l'on se pose lorsqu'on veut réussir sa liberté d'entreprendre, sous quelque forme que ce soit, ont des réponses apparemment variées mais finalement similaires : vous avez en vous à la fois les ressources et les obstacles pour concrétiser cette capacité d'entreprendre que vous avez en vous.

    Or l'émancipation ne peut correspondre à un schéma quelconque : on ne peut se reposer sur autrui pour nous indiquer la voie de la liberté. Les autres peuvent nous aider à nous dépatouiller dans les contraintes, mais ils ne peuvent pas nous indiquer nos aspirations fondamentales. Si la liberté de l'entrepreneur·e a quelque chose à voir avec la satisfaction de pouvoir concrétiser ses idées et suivre ses aspirations, c'est qu'elle présuppose qu'on ne s'en remette pas aux choix d'un autre. Pour cela, les rencontres comme les opportunités sont déterminantes, mais non les recettes. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! La devise des Lumières reformulée en ces termes par Kant est une coordonnée irréductible de la liberté, sa contrainte si l'on peut dire : on ne peut exercer sa liberté si l'on ne mobilise pas sa capacité de penser et par là son analyse critique des discours qui nous sont proposés.

    Penser par soi-même requiert une patience tout à fait contraire à celle qui est encouragée par la rhétorique ambiante de l'efficacité. Penser est un effort constant d'attention aux événements et à nos propres motifs ou passions, et par là de résistance aux influences multiples. Telle est la condition minimale pour ne pas s'asservir. Attention, il ne s'agit pas de devenir paranoïaques ! Au contraire, la paranoïa qui entrave le lien social dans notre société est précisément liée au pouvoir que l'on attribue à la volonté d'autrui : parce que nous sommes en attente d'un salut qui viendrait d'autrui, nous lui conférons du même coup le pouvoir de nous assujettir et de manipuler nos représentations. Ainsi la moindre maladresse que l'on guette se trouve-t-elle aujourd'hui aussitôt surinterprétée comme le signe d'une « toxicité » de la relation.

    L'attention dont nous parlons ici n'assujettit justement pas notre action aux critères du jugement d'autrui : penser par soi-même demande attention et courage, mais c'est somme toute plus simple et moins coûteux que de s'embourber dans d'indéfinies consignes garantes de succès.

  2. Peggy Avez est philosophe : manier des mots et des concepts est son travail quotidien. Nous lui avons donc demandé de nous aider à réfléchir sur les notions de liberté (dont elle est spécialiste) et d'entreprendre (que nous essayons de pratiquer au quotidien). Si le texte ci-dessous vous a stimulé autant que nous, vous pourrez lire son livre L'envers de la liberté (ouvrage aussi disponible chez Open Edition), lire son blog ou attendre la suite...


    La « liberté d'entreprendre » fait rêver. C'est dire que littéralement, cette expression scandée un peu partout dans les médias par des sourires ultra-brite fabrique du rêve. C'en est devenu notre modèle : la liberté dans notre société néo-libérale est à la tête de l'entreprise. Comme pour tous les slogans, c'est de sa confusion même que l'expression tire sa puissance incantatoire : on invoque d'autant plus la « liberté d'entreprendre » qu'on ignore précisément ce que ces termes signifient.

    Que la promotion de la liberté séduise n'a rien de surprenant : la liberté est bien essentielle à l'humain. Si « renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme », comme l'écrivait avec force Rousseau, c'est qu'à l'inverse la quête de liberté définit ce qui est à respecter en chacun·e par chacun·e, ce qu'on doit défendre pour soi-même et pour son prochain. Transposée au milieu entrepreneurial, la liberté d'entreprendre fait guise aussi bien d'objectif à réaliser que de valeur régulatrice, voire même souvent de marqueur identitaire. Les voix convergent dans ce cri de ralliement.

    Mais y a-t-il une liberté propre à l'entrepreneuriat ? La direction d'entreprise n'est-elle qu'un secteur d'application parmi d'autres d'une liberté dont la définition doit bien valoir universellement ? Si oui, laquelle ? Ou bien la liberté de l'entrepreneur constitue-t-elle une catégorie « à part », voire un modèle à défendre, une utopie sous-jacente au fameux « tous entrepreneurs ! » ? In fine, en quoi consiste cette liberté – réelle ou espérée – de l'entrepreneur·e ?

    Pour y voir plus clair, partons de notre expérience, à commencer par celle de l'usage que nous faisons des mots lorsque nous les disons ou entendons. Toutes les idées mélangées et associées à la « liberté d'entreprendre » parlent beaucoup aux jeunes entrepreneur·e·s. Mais qu'y comprend-on vraiment ? Qu'en dit-on précisément ?

    Des propos contradictoires et flous

    Pour nous y retrouver dans cette masse de propos, observons avec méthode la diversité des registres dans lesquels la « liberté » y est mentionnée. Nous pouvons en dégager trois.

    Dans un registre stimulant ou promotionnel, la liberté de l'entrepreneur·e est soulignée comme une alternative, si ce n'est l'alternative majeure, à un ensemble d'activités professionnelles assujetties. Dans ce type de propos, l'entrepreneuriat se définit par cette possibilité de dessiner son avenir au lieu de le subir, de réaliser ses propres projets et non ceux d'un autre, d'avoir prise sur les événements au lieu d'en être le spectateur impuissant, d'être son propre chef plutôt que d'obéir à un patron, ou encore de créer une forme d'organisation qui exprime notre identité et par là nos valeurs. Ces différents atouts tracent les contours de la liberté pour laquelle on choisit la voie de l'entrepreneuriat et qui met en avant l'adéquation entre la personne et son activité qui en devient le reflet, l'expression.

    Dans un registre critique, on souligne à l'inverse en quoi la liberté fondamentale de l'entrepreneur·e est limitée, voire empêchée par des procédures administratives, juridiques, fiscales, dont il importe par conséquent d'évaluer l'intérêt et la légitimité. Droit individuel nié par la réalité sociale et/ou étatique, cette liberté est alors conçue comme une indépendance à conquérir, ce que Benjamin Constant appelait la liberté des Modernes. Cette perspective rejoint la précédente en la précisant : la liberté d'entreprendre est conçue comme autodétermination, capacité à se fixer à soi-même les fins que l'on souhaite poursuivre et à mettre en place les moyens que l'on estime préférables pour les atteindre. Toute intervention extérieure peut la menacer.

    Dans un registre psychologisant, à rebours du précédent, on met en évidence le fait que nous avons tout pour entreprendre librement, mais que les contraintes sont mentales, intérieures, bref psychologiques. En d'autres termes, la liberté de l'entrepreneur·e est liée à ses facultés cognitives (la confiance, une volonté forte, le lâcher-prise, qui permettent entre autres l'audace, la créativité, la persévérance, etc.). Mais celles-ci peuvent être inhibées par ses propres représentations, peurs et croyances accumulées dans notre manière d'appréhender le monde et la vie. Pour s'en libérer, il s'impose alors de faire un « travail » sur lui-même, dans un rapport à soi de type thérapeutique. Comme dans le registre critique, la liberté est à conquérir mais au lieu de passer par la contestation des contraintes juridico-économiques, cette conquête passe par une transformation de soi.

    Il est frappant d'observer – comme souvent lorsqu'il est question de liberté – le caractère tout à fait contradictoire des affirmations scandées à son sujet. Et paradoxalement, toutes ces contradictions attestent aussi bien l'importance cruciale de la liberté – en général et pour l'entrepreneur – que notre difficulté à sortir d'une rhétorique floue.

    Des recettes pour une liberté réussie

    On fera un pas néanmoins pour clarifier les choses en relevant une fois pour toutes une constante ambiguïté : celle qui se creuse entre l'idéal de liberté que l'on poursuit et l'attente plus ou moins dommageable que cet idéal génère en nous. En effet, parce que nous voulons bénéficier d'une certaine liberté – au contenu variable, si ce n'est flou, comme nous venons de le voir –, nous nous mettons en quête de recettes, de méthodes à suivre, de garanties ou techniques pour l'atteindre. Plus l'idéal est flou, plus les recettes se démultiplient. À tel point que cette quête d'astuces peut finir par nous préoccuper suffisamment pour que nous nous y perdions...

    Il suffit de voir la profusion de conférences, livres, formations, consultations de coaching, visant à offrir aux néo-entrepreneur·e·s des discours stimulants sur la liberté d'entreprendre. On y promeut un ensemble de caractéristiques diverses, qui sont les revers de manques dont nous souffrons (manque d'assurance, d'optimisme, de clairvoyance, de motivation, de projets, d'initiatives, etc.). Ces caractéristiques positives se trouvent associées plus ou moins explicitement à une liberté, liberté accessible à celui qui en connaît les conditions. Il suffit alors d'indiquer ces conditions et des conseils pour les appliquer. Soyez curieux ! Soyez simples ! Soyez inventifs ! Entourez-vous des bonnes personnes ! Ayez foi en vous !

    Ces conseils stimulants n'en sont pas moins autant de pesants impératifs gonflés de confusions : ils font miroiter la liberté comme un produit à la mesure du désir et de la discipline de son agent. Mais plus notre attente est grande, plus nous exigeons de nous-mêmes. Et ces conseils se muent très vite en injonctions ou prescriptions apparemment faciles à suivre, mais en réalité impossibles à satisfaire.

    Le paradoxe qui rend notre quête de liberté si complexe est là : nous cherchons trop souvent à obéir à des disciplines qui nous garantiraient l'accès à des facettes pourtant contradictoires de ce qu'on appelle « liberté ». Il en résulte souvent un perfectionnisme aliénant : à force de vouloir respecter scrupuleusement les multiples techniques censées nous apporter la liberté espérée, on peut se perdre dans des contradictions inextricables ! À force de parler de la liberté comme si elle était aussi bien un idéal à poursuivre qu'un fait déjà-là (incarné par certains personnages iconiques), on tend à oublier qu'il y a un incontournable fossé entre le rêve – son ambition parfaite et sa prétention à l'universalité – et la réalité, imparfaite et toujours (heureusement) plurielle et équivoque.

    Un idéal fait rêver aussi longtemps qu'on s'est laissé duper par ses contradictions. Les injonctions contradictoires qui occupent les médias et les réseaux sociaux – entre autres – s'alimentent les unes les autres et manoeuvrent nos fantasmes individuels. Si la possibilité d'entreprendre – au sens d'initier une série d'actions dont on porte le projet dans un espace social disposé à sa concrétisation - a quelque chose à voir avec la liberté, c'est en un tout autre sens que l'horizon fantasmatique d'une société où chacun·e serait l'entrepreneur·e de lui-même et/ou de quelques autres.

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